Ligue1-Ligue2: l’Être et le Néant
Quasi-absente du paysage médiatique national, la Ligue 2 semble, aux yeux de certains, un championnat subalterne où les besogneux s’ébattent dans la boue tandis que les stars de l’étage supérieur bénéficient des pleins feux. Le postulat des enjeux financiers étant émis accepté, tentons de comprendre pourquoi une telle distorsion entre les deux championnats.
Un vendredi soir devant la télé. On regarde le multiplex. Celui de de la Ligue 2. Que l’on soit supporter de Sochaux, Clermont, Auxerre, l’ACA, entre autres, on attend évidemment des images de la rencontre de son club. Des flashs qui ne viennent trop rarement, multiplex oblige. On est déjà bien content d’« apercevoir quelques actions», de voir son équipe jouer…. 30 secondes. Sauf si on a la chance que son équipe favorite appartienne au match directeur. Certains terrains ne sont jamais montrés. Multiplex=frustration. Heureux le supporter comblé dont le club bénéficie du match directeur.
A la télévision, les images de la Ligue 2 sont une denrée rare. Que ce soit sur Bein Sports, qui détient une large part des droits de retransmission télévisuelle, ou sur d’autres chaînes comme Canal+, avec par exemple, le Canal Football Club, la Ligue 2 est quasi-inexistante.
Dans les journaux ? Même topo : le quotidien sportif l’Equipe. Seules les fiches techniques des rencontres y figurent, rare sont les papiers sur les occupants de la Ligue 2. Il n’y a guère que dans le magazine France Football où une attention minimum est accordée à ce championnat secondaire , avec une rubrique spécialement consacrée. Mais même sur les radios nationales, la Ligue 2 est ignorée avec superbe.
Un football français bipolaire
Nous mettrons de côté les medias régionaux, car les clubs de petites villes de France (et de Corse) ont compris leur intérêt de travailler main dans la main avec les journalistes régionaux. En Ligue 2, il n’y a guère que les rédactions locales qui s’intéressent aux « petits ». Les médias nationaux eux, s’en lavent les mains.
En Italie, pendant ce temps, la Gazzetta Dello Sport consacre plusieurs pages à la Série B. Les émissions de foot traitent quasiment également les deux championnats. Idem en Allemagne et en Angleterre : les championnats de 2e division, et même inférieurs, font non seulement stades combles mais sont relayés médiatiquement de manière équilibrée. Que se passe-t-il en France ?
Il y a diverses raisons, dont l’une est culturelle : la perception du ballon rond n’est pas la même selon le pays d’Europe où l’on se trouve. En Allemagne ou en Angleterre on est d’abord supporters de sa ville, qu’elle soit en 5e division ou en première. En France, c’est souvent l’inverse : on a tendance à supporter le PSG plutôt que Gueugnon.
Nous avons bien conscience des enjeux financiers de la Ligue 1. Ce championnat brasse des millions d’euros, il est légitime qu’il se taille la part belle. Ce postulat est donc émis et respecté.
Mais le traitement médiatique national devrait être plus proportionné. Or, il ne l’est pas. On observe même une distorsion, un gouffre énorme entre L1 et L2. Pourquoi ? Un football « bipolaire » où il y aurait deux championnat : l’un glamour et paillettes, l’autre où les besogneux s’ébattent dans la boue.
Des coûts d’exploitation énormes pour la télévision d’accord. Mais pour la presse écrite ? Et la radio ? Ne s’agit-il pas d’un mépris envers une certaine catégorie de supporters, ceux des « petits poucets ». Le fan d’un club de foot n’est-il pas en droit de recevoir la bonne information au bon moment ? Beaucoup se plaignent de devoir payer 11€ par mois à Bein Sports pour ne voir que quelques miettes de spectacle et par ces temps de crise, -tout le monde n’est pas le Quatar-, on les comprend. Pour sa part, l’ACA n’a jamais bénéficié d’un match directeur. Au sein même de la Ligue 2, il existe un championnat à deux vitesses.
L’argent, nerf de la guerre
Chaque étudiant en école de journalisme et tous les journalistes professionnels le savent : la loi de proximité est le principe suivant lequel les informations ont plus ou moins d’importance suivant leur proximité par rapport au lecteur. Cette proximité est généralement décomposée en quatre axes : géographique, temporel, affectif et sociétal/socio-professionnel. Or, la loi de proximité géographique implique de la population s’intéresse au club de sa ville, qu’il soit en Ligue 1, en Ligue 2, en National ou même en CFA. Les Calaisiens devraient logiquement soutenir Calais, les Luçonnais, Luçon, les Romorantinais, Romorantin.
Le football français semble mettre uniquement en exergue les grands clubs de grandes villes comme le PSG, l’OL, l’OM. La LFP elle-même a une approche holistique du football, pour ne pas dire jacobine en envisageant une Ligue 1 à 18 clubs. Si le football était un corps humain, on se débarrasserait bien vite de ces excroissances hideuses, les clubs de niveau inférieur, qui enlaidissent ce magnifique individu aux muscles lisses et saillants que forment les grands clubs de foot nationaux. Si on regarde vers l’avenir, on voit un football débarrassé des clubs à budget limité au profit des « gros « poissons. L’argent, le nerf de la guerre. Mort aux petits !
La décision récente de la Ligue Professionnelle de Football de passer à deux montées et deux descentes entre L1 et L2 est un pas vers la pétrification du championnat. Ainsi figé, il empêchera « la libre circulation » des clubs d’un niveau à l’autre. Ceux qui sont en haut resteront en haut, et les voisins d’en dessous auront moins de chances d’accéder un jour à l’élite.
Arnaud Tulipier : « La Ligue 2 est le centre de formation de la Ligue 1 »
Arnaud Tulipier, grand reporter à France Football, consultant sur Eurosport d’une émission totalement dédiée à la L2, le lundi soir en saison, « Le Grand Plateau ». Il est l’un des rares grands journalistes à suivre de très près la Ligue 2. C’est son cheval de bataille et il explique pourquoi.
– Le magazine France Football est l’un des rares media français à consacrer autant de place à la Ligue 2. Pourquoi cette ligne éditoriale ?
A.T : « France Football s’adresse aux amoureux du foot. Parmi nos lecteurs, certains s’intéressent à la Ligue 2, d’autres y sont complètement indifférents. Chez France Football, traiter de la Ligue 2 est dans notre ADN. C’est «le magazine de tous les footballs» et cela a longtemps été inscrit sur notre première de couverture. Dans certains numéros, nous consacrons jusqu’à trois pages à la Ligue 2. Quand nous paraissions deux fois par semaine, il y avait de la Ligue 2 dans les deux numéros.
– Comment expliquer le désintérêt des medias nationaux pour ce championnat?
L’Italie, l’Allemagne, l’Espagne, sont des pays de foot ! Ce n’est pas le cas de la France Je vais vous donner un exemple : Entre 1998 et 2002 nos ventes ont explosé ! C’était l’effet Coupe du Monde et la victoire de la France. Les ventes ont baissé le jour de l’ouverture de la Coupe du Monde, quand la France a perdu son premier match. Depuis, nous avons réussi à nous maintenir à flot. Mais si l’on enlève le socle de lecteurs qui sont vraiment des acharnés de foot, on se rend compte que les autres s’y intéressent beaucoup moins. Lorsque nous sortons une première de couverture sur un petit club, nous vendons moins. Quand c’est Lens qui est sur la une, on prend une gamelle. Personne n’est philanthrope et les médias ont vocation à gagner de l’argent. Si tu mets Zlatan en Une, tu as plus de chances de vendre.
– Donc les audiences ne fonctionnent que selon la notoriété (et le budget) de l’équipe. Les petits clubs sont ils condamnés à tenter de survivre médiatiquement ?
Il faut savoir aussi qu’il est moitié plus cher de retransmettre un match de l’ACA ou du GFCA : avec l’insularité, c’est toute une organisation. La LFP, de son côté, sait que les droits TV de la Ligue 1 rapportent plus donc elle valorise le produit-phare. Sur Eurosport, dans l’émission à laquelle je participe le lundi soir, les audiences marchent en fonction de la notoriété de l’équipe. Mais la vision française de la Ligue 2 pourrait se résumer à ce qu’à dit Jean-Michel Aulas, président de l’Olympique Lyonnais : pour protéger les équipes qui jouent les Coupes d’Europe, il faut que la Ligue Europa se joue le lundi. Ce n’est pas gênant dit-il, car qu’il n’y a qu’un match de Ligue 2. Monsieur Aulas a aussi affirmé qu’il faudrait répartir les droits TV différemment car on a moins besoin de la Ligue 2. Cela résume la pensée des puissants. N’oublions pas que des clubs de Ligue 1 peuvent retomber en Ligue 2. Et vice-versa. Dans le football, il ne faut jamais parler trop vite. Jean-Michel Aulas oublie peut-être que, dans son effectif, on compte Bedimo, Koné, Jallet, Fofana, Cornet, ce sont tous des joueurs qui ont évolué en Ligue 2.
«La Ligue 2, un championnat à valoriser»
– Que pensez-vous de la récente décision de la LFP de faire monter deux équipes en Ligue 1 et d’en faire descendre 2 en Ligue 2 ?
Cette décision va à l’encontre de toute éthique sportive, des clubs, des supporters et même des medias. A aucun moment les télévisions n’ont été consultées, tout a été fait dans leur dos. Elles ne sont pas contentes et on les comprend. Dès l’instant ou vous ne laissez que deux places ouvertes par championnat, on réduit fortement le suspense, qui était la force du football français. Désormais, le suspense s’arrêtera en mars ou avril. Quel intérêt ? Ah si, il en restera peut-être un, le fait de savoir qui finira meilleur buteur. Comme il le dit dans son livre (« Le foot mérite mieux que ça », ndlr), le souhait de Frédéric Thiriez est d’avoir une ligue fermée, aussi fermée que la NBA, or, c’est moins intéressant pour le public. La LFP n’a pas non plus demandé leur avis à tous les présidents de clubs de Ligue 2. Elle se comporte comme une oligarchie et décide à la place des autres sans les consulter. Vous rendez-compte de l’impact sur les télévisions ? Comme le soulignait Vincent Duluc dans l’Equipe, ce choix va à l’encontre de tout ce qui se fait en Europe. Aucun autre pays d’Europe ne fonctionne comme ça. Regardez en Italie, cette saison, il y a de tous petits clubs qui montent en Série A. En Allemagne, c’est pareil. Cette décision, tout le monde est contre : les supporters, les clubs, les medias. On s’intéresse aux sous des supporters mais on se moque bien de leur avis.
– Sans joueurs de Ligue 2, il n’y a pas de joueurs de Ligue 1, donc… Mépriser la Ligue 2, n’est-ce pas, par ricochet, mépriser la Ligue 1 et le football en général ?
La moitié des joueurs de l’Equipe de France a commencé en Ligue 2 : Giroud, Ribery, Mandanda, Matuidi, Kondogbia, Cabella, Payet. Ruffier et Valbuena sont même passés le National. J’ai vu Gignac jouer en National avec Pau. Mais la Ligue 2, c’est beaucoup la Ligue 1 de demain. Personnellement c’est un championnat que j’essaie de valoriser. Il y a des talents que nous allons découvrir, et c’est cela que la LFP devrait mettre en avant. La Ligue 2 représente un centre de formation exceptionnel et doit être regardée avec curiosité et intérêt. Elle regorge de vrais talents, même si, je le concède, cela dépend des saisons. Le LOSC a vu son jeu révolutionné par le petit Boufal, qui a débuté à Angers. La Ligue 2, c’est un peu le centre de formation de la Ligue 1″ conclut le journaliste.
Une LFP peu réceptive
Le manque d’intérêt pour la 2e division est partagé entre la grande majorité des medias nationaux et la Ligue de football professionnel. Pour se persuader de ce détachement, il suffit de jeter un coup d’œil sur le site officiel de la LFP : la Ligue 1 bénéficie d’un habillage avec de jolies couleurs, tandis que la Ligue 2 se voit affublée d’un horrible vert qui rebute autant l’œil que l’esprit. Mais il s’agit là de considérations esthétiques, donc subjectives. Allons plus loin.
Sur le site officiel de la LFP, destiné aux medias, aux clubs et aux supporters, il n’est pas rare que le presse kit de la Ligue 2 soit publié bien après celui de l’élite. Et lorsqu’un match a lieu le vendredi soir, il faut attendre le lendemain, parfois le lendemain soir, pour pouvoir consulter la fiche technique du match.
Si vous désirez prendre connaissance des cartons reçus ou des changements effectués en cours de partie, vous devez patienter. Idem pour les images du match et la réaction des entraîneurs en conférence de presse d’après-match : chi va piano va sano est le leitmotiv d’une LFP qui semble dévouée corps et âmes aux grands clubs de ce monde mais qui ignore allègrement les clubs de Ligue 2. Sans parler de la qualité des images vidéo des matchs mis à disposition sur le serveur de la LFP par Bein Sports pour les clubs : en Ligue 2, c’est flou ! Au bout de 5 minutes de visionnage, le nerf optique réclame grâce.
« Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir » écrivait Jean de la Fontaine dans la fable « Les animaux malades de la peste ». La LFP n’est pas malade de la peste, mais elle souffre d’un mal chronique: le mépris. Pourtant, « bien des derniers seront les premiers, et bien des premiers seront les derniers ». Cette parole biblique vaut aussi dans le football et le sport en général.
>>> Retrouvez à la rentrée une émission totalement dédiée à la L2, le lundi soir, avant chaque match décalé sur Eurosport, « Le Grand Plateau », à partir de 19h30.
V.Cotoni
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